Anthony Teroan
Ma Lettre
Tony Montero — avant Teroan

J'ai commencé la magie à 9 ans. Un gamin ébloui par un vendeur passionné d'une petite boutique ardéchoise. Je ne cherchais ni la gloire, ni l'argent. Juste l'émerveillement.

Puis on m'a appris que la passion devait se rentabiliser.

Je suis devenu Tony Montero. On m'applaudissait entre le fromage et le dessert. En rentrant, je me sentais vide, interchangeable, mais j'aimais encore la magie. Alors j'achetais. Plusieurs milliers d'euros dépensés, festoyant tel un boulimique dans l'appétit de son art. Je ne savais pas encore que le marché avait été conçu pour ça.

Des milliers de tours vendus et dopés par un marketing puissant, regorgeant de slogans "Tours faciles / Automatiques / Sans manipulation". Un hypermarché de l'illusion où le geste ne compte plus, où l'effet a tué la présence. Une course effrénée à la célébrité, à la publication, au podium.

Il m'aura fallu des années pour comprendre pourquoi quelque chose en moi mourait en silence.

Alors, à 24 ans, j'ai tout arrêté. J'ai refusé les scènes qu'on m'imposait. Celle des restaurants, celle des mariages, celle des cocktails. Pas par dépit. Par fatigue. Fatigue de prétendre aimer un art que je n'habitais plus.

Je me suis alors tourné vers l'activisme. Durant des années, face à un monde qui s'emballe, qui consomme tout, digère tout, oublie tout, j'ai troqué mon jeu de cartes contre des engagements radicaux, j'ai lutté pour protéger mes convictions. Et un soir, je l'ai réouvert. Sur un bateau de Sea Shepherd. Sans tapis. Sans projecteurs. La rencontre avec l'inattendu, moi, mes cartes.

J'ai vu que que la magie pouvait être autre chose qu'un simple spectacle. Et c'est là, dans ce combat, que je suis devenu Teroan, mon nom militant, celui que je portais dans les actions, celui qui n'appartenait à aucune scène ni à aucun contrat.

Mon · TEROAN · thony

C'est alors bien plus tard que j'ai vu "In & Of Itself".
Un homme utiliser la magie comme langage.
Pas comme une fin.
Qui n'était pas là pour faire des tours.
Je comprenais enfin ce que je cherchais sans savoir le nommer.

S'en est suivi une recherche longue et lente - unir magie et activisme. J'ai réappris à passer des nuits entières sur un seul geste. Sans me justifier. Sans culpabiliser, sans rien rentabiliser. Dans un monde dominé par l'individualité, la comparaison permanente et notre faux rapport au temps, qui nous demande d'optimiser chaque heure, chaque talent, chaque silence - choisir le geste lent est un acte subversif. Ces heures-là ne se rentabilisent pas. C'est exactement pour ça que je les défends.

Ce soir-là, sur le bateau, ma magie était toujours aussi banale. Répétitive. Et pourtant, quelque chose s'est ouvert - pas dans le tour, mais à l'intérieur de moi. J'ai compris que mes mains pouvaient porter autre chose que des tours, un message, enfin.

Je ne veux plus que mon art serve à faire oublier le monde. Je veux qu'il serve à le rendre insupportable à regarder, et trop beau pour qu'on l'abandonne. Je laisse derrière moi la facilité des tours qui fonctionnent, le confort des contrats que je connais. Et j'y découvrirai la peur ; celle de heurter, celle de déplaire, celle de me mettre à nu.

Je ne sais pas encore exactement ce que Teroan va devenir, ni comment. Mais je sais ce qu'il refuse d'être.

Si tu lis ça, c'est que tu m'as cherché. C'est que quelqu'un t'a parlé de moi.

C'est suffisant. C'est exactement comme ça que ça doit être.