J'ai commencé la magie à 9 ans. Un gamin ébloui par une boutique ardéchoise. Je ne cherchais ni la gloire, ni l'argent. Juste l'émerveillement.
Puis on m'a appris que la passion devait se rentabiliser.
Je suis devenu Tony Montero. On m'applaudissait entre le fromage et le dessert pour des tours que tout le monde aurait pu réaliser. En rentrant, je me sentais vide. Interchangeable. Quelque chose en moi mourrait en silence.
Et face à un monde qui s'emballe, qui consomme tout, digère tout, oublie tout, la magie n'a pas résisté. Des tours vendus comme des produits, automatiques, sans manipulation. Un supermarché de l'illusion où le geste ne compte plus. Où l'effet a tué la présence.
J'ai refusé les scènes qu'on m'imposait. Celle des restaurants, celle des mariages, celle des réseaux.
À 24 ans, j'ai tout arrêté. Pas par dépit. Par fatigue. Fatigue de porter ce masque étouffant.
Durant des années, j'ai troqué mon jeu de cartes contre des engagements radicaux, j'ai lutté pour protéger mes idéaux. Et un jour, ce jeu de cartes, je l'ai réouvert. Sur un bateau de Sea Shepherd. Sans tapis. Sans projecteurs. Juste la rencontre brute avec l'inattendu.
Et ça m'a plu.
J'ai réappris à passer des nuits entières sur un seul mouvement de pièce. Sans me justifier. Sans culpabiliser. Dans un monde qui nous demande de rentabiliser chaque heure, chaque talent, chaque passion, choisir le geste gratuit est presque un acte subversif.
Ces heures-là ne se rentabilisent pas. C'est exactement pour ça que je les défends.
Je veux réapprendre le lent. La lenteur du geste est mon premier acte politique. Le partage gratuit, le geste qui ne se monétise pas, c'est ma résistance.
Mais la magie ne s'arrête pas à moi. Elle doit traverser. Laisser une fissure. Je veux la mettre dans les mains des gens. Que celui qui me voit reparte avec quelque chose qu'il ne peut plus ignorer.
Je ne veux plus que mon art serve à faire oublier le monde. Je veux qu'il serve à le rendre insupportable à regarder, et trop beau pour qu'on l'abandonne.
Ce manifeste n'est pas une arrivée. C'est un nouveau départ vers l'inconnu. Quitter les nombreuses couleurs du caméléon pour n'en choisir qu'une; celle qui arrêtera de me camoufler et me fera apparaître au grand jour.
Alors voici ma nouvelle couleur. Je laisse derrière moi la facilité des tours qui fonctionnent, le confort des contrats que je connais. Et j'y découvrirai la peur; celle de heurter, celle de déplaire, celle de me mettre à nu.
Je ne sais pas encore exactement ce que Teroan va devenir, ni comment. Mais je sais ce qu'il refuse d'être.
Si tu lis ça, c'est que tu m'as cherché. C'est que quelqu'un t'a parlé de moi.
C'est suffisant. C'est exactement comme ça que ça doit être.
anthony.teroan@proton.me